Colloque Weber et le charisme

Max Weber et la notion de « charisme » en sciences sociales : contributions à l’étude de la légitimité du pouvoir (28-29 janvier 2011)

Ecole Normale Supérieure, 28-29 janvier 2011

La notion de « charisme » est largement utilisée et discutée en sciences sociales dans le cadre des réflexions sur la légitimité et les processus de légitimation du pouvoir politique, dans le sillage, notamment, des analyses que Max Weber lui a consacrées. Par ailleurs, il existe – dans des disciplines comme l’histoire, la philosophie, l’anthropologie, la sociologie politique – tout un ensemble de termes, plus ou moins conceptualisés, qui renvoient à l’idée de « figure charismatique », tels que « grand homme », « homme providentiel », « sauveur », « leader », qui prêtent parfois à des interprétations trop rapides dans des configurations sociales qui s’avèrent pourtant très complexes. L’ambition de la journée que nous présentons est donc de revenir sur ces « phénomènes charismatiques », réels ou supposés, à travers une relecture de Max Weber, afin de proposer un bilan des recherches passées et en cours sur la question. Il nous semblait en effet intéressant, à l’heure où des traductions de certains travaux de Weber inédits en français ainsi que des études sur le « charisme » ont été publiés ou sont en cours de publication, de réunir des chercheurs issus de plusieurs disciplines pour discuter la pertinence de cette notion.

Nous espérons contribuer par là au renouvellement des discussions interdisciplinaires en sciences sociales, démarche au fondement de l’ « atelier légitimation » que nous organisons depuis deux ans sur la légitimité et la légitimation du pouvoir. Cette journée s’inscrit en effet dans le cadre du travail réalisé par ce groupe de recherche interdisciplinaire, qui rassemble une dizaine de jeunes chercheurs en histoire, philosophie et sociologie politique : c’est parce que nous avons rencontré dans nos recherches, centrées sur des époques et des configurations très différentes, cette notion de « charisme », qu’a surgi ce questionnement autour de l’usage et des lectures que l’on peut encore en faire, afin d’essayer de mieux en déterminer l’intérêt scientifique mais également les risques éventuels.

1. Quelques éléments de définition

Le mot « charisma » signifiait en grec la grâce ou la faveur attachée à une personne ou à un acte ; il désigna par la suite un don religieux dans le christianisme primitif. C’est en ce sens que Rudolph Sohm l’utilise, le premier, pour caractériser la qualité religieuse exceptionnelle des prophètes de l’Ancien testament [1]. S’opposant à cet usage du mot, limité au christianisme primitif, Max Weber élargit la notion et en propose sa propre définition : « Nous appellerons charisme la qualité extraordinaire (à l’origine déterminée de façon magique tant chez le prophètes et les sages, thérapeutes ou juristes, que chez les chefs des peuples chasseurs et les héros guerriers) d’un personnage qui est considéré comme doué de forces et de qualités surnaturelles ou surhumaines, ou au moins spécifiquement extra-quotidiennes qui ne sont pas accessibles à tous, ou comme envoyée par Dieu, ou comme exemplaire, et qui pour cette raison est considérée (gewertet) comme « chef » [2]. Reprenant et généralisant un concept de la sociologie et de l’histoire des religions, Weber l’érige ainsi en catégorie centrale de la sociologie de la domination, et plus particulièrement, de la domination politique, jusqu’à en faire un des trois « types de domination » qu’il distingue dans le célèbre chapitre de Economie et société [3]. Depuis lors, le « charisme » est devenu une notion courante pour analyser la légitimité de régimes politiques ou de « figures » historiques dans diverses disciplines des sciences sociales. Weber lui-même a fait usage du concept dans ses réflexions sur la réforme constitutionnelle de l’Allemagne, par exemple, s’interrogeant sur la nature du régime parlementaire dans une période où celui-ci connaît une crise profonde, et sur l’héritage politique de Bismarck. Cela déboucha sur des débats de théorie constitutionnelle, comme celui du rôle et des limites du pouvoir exécutif et des procédures du consentement censés en garantir la légitimité (élections, plébiscites et référendums). A partir ou contre Weber, des penseurs aussi opposés que Carl Schmitt et Jürgen Habermas développeront leur propre théorie philosophique de la légitimité politique [4]. On retrouve également le concept dans l’interprétation historique et sociologique de phénomènes aussi divers que la croyance au pouvoir guérisseur des Rois thaumaturges, comme l’a montré Marc Bloch dans son célèbre ouvrage [5], l’émergence de figures dites « charismatiques » en période de crise (Hitler dans les années 30, de Gaulle en 1958, par exemple [6]) ou encore l’usage des outils de la « communication politique » dans la construction du « leadership ». C’est dire si ce concept représente un outil aujourd’hui apparemment incontournable pour les analystes du pouvoir politique, quelle que soit leur approche initiale. « Idée séduisante ou concept pertinent ? », comme s’interroge Hinnerk Bruhns [7] : le « phénomène charismatique » n’a cessé de susciter débats et controverses autour de la traduction et de la compréhension même de l’usage qu’en fait Max Weber [8], qui rendent nécessaire un retour sur cette notion.

2. Problématique

En effet, on peut, d’un côté, considérer que le « charisme » d’un acteur politique est entièrement construit et qu’il est le produit d’un certain nombre d’institutions, de pratiques sociales (comme les serments politiques, les campagnes présidentielles ou les allocutions publiques) ou encore de configurations historiques particulières. Cette position a parfois conduit à une remise en cause radicale de la pertinence de cette notion pour l’étude sociologique des processus de légitimation. Si, au contraire, on considère que le « charisme » est bien personnel, qu’il est le résultat de la rencontre de qualités individuelles et d’attentes collectives, il reste alors à comprendre les conditions d’institutionnalisation, de « routinisation » et de reproduction de ce « charisme » individuel. En définitive, la question centrale que pose le « charisme » aux sciences sociales serait de déterminer s’il existe des « hommes charismatiques », dotés de propriétés objectives « extraordinaires » qui pourraient les faire qualifier de la sorte, ou si le « charisme » est toujours « situationnel » [9], c’est-à-dire émergent de configurations institutionnelles et de logiques de situation particulières.

3. Thématiques de la journée

Sur la base de cette interrogation centrale, nous aimerions confronter lors de cette journée jeunes chercheurs et chercheurs expérimentés, venant aussi bien de la philosophie, de l’histoire que de la science politique, autour de quelques thématiques ouvertes qui permettraient d’élaborer une réflexion commune. Nous proposons ci-dessous cinq pistes de travail qui pourront servir de cadre provisoire à l’organisation de la journée :

Institutions et charisme : cette thématique permettrait de traiter la question centrale que nous venons d’évoquer, qui revient principalement à s’interroger sur les rapports entre le « charisme » et les institutions, au sens large : peut-on les concevoir séparément et penser le « charisme » comme une qualité, une « essence », qui pourrait être institutionnalisée (et comment ?) ; ou doivent-ils au contraire se comprendre comme intrinsèquement liés, le « charisme » émergeant des situations et des institutions qui le créent ? Un régime présidentiel, par exemple, est-il plus « favorable » à l’apparition du « charisme » ? Quel rapport entretient le « charisme » avec les institutions du consentement comme les plébiscites, référendums et élections ?

Charisme et crises de légitimité : dans le prolongement et en complément de la thématique précédente, il serait intéressant d’analyser quelques exemples historiques précis de « crises politiques », qui permettraient de mettre à l’épreuve les différentes approches disciplinaires du « charisme » en interrogeant des notions qui lui sont subordonnées, comme celle d’ « homme providentiel » ou de « sauveur » par exemple. La fin de la République de Weimar ou de la IVe République constituent ici des exemples « classiques » qui pourraient être complétés par beaucoup d’autres, tirés de périodes comme la fin de la République romaine, la Révolution française, les « transitions démocratiques » en Europe de l’est et en Amérique du Sud, ou encore les constructions étatiques en Afrique, par exemple.

Les revendications charismatiques : il semble nécessaire de poser, pour le « charisme », la même distinction que Weber posait pour les « types de domination » en général : celle qu’il fait entre « revendications de légitimité » d’un côté, et « croyances en la légitimité » de l’autre. Doit-on croire au « charisme » pour qu’il soit efficace, et, si oui, qui sont ceux qui doivent y croire ? Ou n’y a-t-il que des « revendications charismatiques », dont il faut alors analyser l’expression et les modalités ? Comment se construirait, dans les discours et les images, le « charisme » d’un personnage politique ? Y a-t-il des invariants dans l’usage des ressources rhétoriques et iconographiques des personnages considérés comme charismatiques ?

« Réalisations » du charisme ? Une réflexion sur l’action publique et les réalisations des hommes qui ont reçu, d’une manière ou d’une autre, une « attestation charismatique » [10], s’avère également indispensable pour comprendre les discussions qui entourent la question de la réussite ou de l’échec d’un « moment charismatique » : comment la figure « charismatique » peut-elle, ou non, « faire ses preuves » et en quoi consistent-elles ?

Comment lire Weber sur le charisme aujourd’hui ? ces thématiques particulières permettront peut-être alors d’envisager un retour commun, sous forme de table ronde par exemple, sur l’interprétation même des analyses wébériennes de la notion. A la lumière de certains travaux en cours de publication, que viendront présenter Isabelle Kalinowki et Jean-Claude Monod, cette journée sera aussi l’occasion d’un retour théorique sur la notion de « charisme » chez Weber. Par cette journée, notre « atelier légitimation » espère encourager une (re)lecture des textes moins connus de la sociologie wébérienne de la domination comme de ses écrits politiques récemment traduits, tout en organisant un espace de discussion interdisciplinaire sur un concept toujours à réévaluer, celui du « charisme » en politique.

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