Journée « Jeux Séculaires »

Rites et légitimation : Les Jeux séculaires au regard des sciences sociales (28 juin 2010)

Les Jeux séculaires de 17 avant notre ère sont une des plus importantes cérémonies organisées par Auguste pour mettre en scène son pouvoir et sa légitimité. Ils forment également une séquence rituelle majeure qui les place au coeur de l’étude des rites de la religion romaine officielle. Ce dossier repose sur un ensemble de sources de tout premier plan par la précision des informations conservées. L’analyse et la mise en perspective de cet ensemble exceptionnel nécessitent de croiser les démarches disciplinaires afin de tenter de mieux comprendre cet objet complexe. C’est pourquoi cette journée d’étude réunit des chercheurs en histoire romaine, en sociologie politique et en linguistique autour de l’analyse du déroulement et des enjeux des Jeux séculaires augustéens. Nous souhaitons, en organisant la confrontation des approches, susciter une réflexion commune sur les Jeux séculaires eux-mêmes, sur les liens entre rituels et légitimation, et contribuer ainsi à la convergence des différentes sciences sociales.

1. Les Jeux séculaires de 17 av.n.è.

Les sources disponibles sur les Jeux séculaires augustéens sont principalement constituées par des commentaires épigraphiques retrouvés en 1890 et 1930 à l’extrémité occidentale du Champ de Mars à Rome. Que nous apprennent ces commentaires épigraphiques ? Auguste, avec l’aide du collège sacerdotal des quindecemvirs dont il était le magister, organise en 17 av.n.è. une séquence rituelle complexe de la mi-mai à la mi-juin. Les prêtres distribuent d’abord des torches de soufre et d’asphalte aux citoyens afin de purifier les maisons. Ensuite, ces derniers apportent aux quindecemvirs des contributions en nature, de blé, d’orge et de fèves, destinées à récompenser les participants aux Jeux. Ces opérations prennent une quinzaine de jours. De la nuit du 31 mai au 3 juin, Auguste, assisté d’Agrippa et agissant « au nom des quindecemvirs et pour le peuple romain », effectue une série de sacrifices nocturnes et diurnes se déroulant pendant trois nuits et trois jours en l’honneur de plusieurs divinités. Ces sacrifices ont lieu sur le Champ de Mars près du Tibre, au Capitole et au Palatin. Les sacrifices nocturnes sont célébrés selon le rite grec (tête découverte), les victimes choisies sont de couleur noire et sont entièrement consumées lors du sacrifice aux divinités chtoniennes. Les cérémonies commencent pendant la nuit du 1er juin, à la première heure de la nouvelle journée, au lieu dit « Tarentum », à l’extrémité occidentale du Champ de Mars, au bord du Tibre. L’empereur sacrifie aux Moires neuf agnelles et neuf chèvres. Les sacrifices sont immédiatement suivis de jeux scéniques et de banquets symboliques (lectisternes) offerts aux divinités par cent dix matrones issues des meilleures familles. Il s’agit d’un repas déposé au pied des statues des dieux disposées comme pour un banquet. Au cours de la première journée, Auguste et Agrippa sacrifient à Jupiter au Capitole. Au cours de la deuxième nuit, les sacrifices au Tarentum sont offerts à Ilithye et eux aussi suivis de jeux scéniques et de banquets symboliques. Au cours de la deuxième journée, un sacrifice est offert à Junon Reine, puis une supplication lui est adressée par les matrones au Capitole, sous la conduite d’Agrippa. Au cours de la troisième nuit, les sacrifices sont offerts à Terra Mater, de nouveau au Tarentum, et toujours suivis de jeux scéniques et de banquets symboliques. Au cours de la troisième journée, après un sacrifice voué à Apollon et Diane, au Palatin, un chant (l’hymne séculaire) est adressé à Apollon et à toutes les divinités honorées pendant les Jeux par deux chœurs, l’un de vingt-sept garçons et l’autre de vingt-sept jeunes filles, au Palatin puis au Capitole. Le texte de ce carmen, composé par Horace, nous a été transmis par la tradition littéraire. A l’issue de ces rites, des jeux honoraires, jeux scéniques et jeux du cirque, sont offerts au peuple de Rome pendant sept jours. Ce déroulement nous est connu par différentes sources dont les plus importantes sont les commentaires épigraphiques déjà évoqués. En effet, les quindecemvirs décidèrent de faire graver dans le marbre la liste des décisions prises et des actes conduits aux cours de ces cérémonies. Ces commentaires furent ensuite installés sur le Champ de Mars, près du Tibre, à l’endroit même ou à proximité immédiate du lieu où les sacrifices nocturnes avaient été offerts. Un ensemble non négligeable de sources littéraires, au premier rang desquelles se trouvent les textes de Valère Maxime et de Zosime, ainsi que l’hymne séculaire d’Horace, vient compléter ce dossier exceptionnel. Par ailleurs, d’autres Jeux séculaires ont été célébrés par la suite notamment par Septime Sévère, en 204, ainsi que par Domitien en 88. Les commentaires des quindecemvirs relatifs à la célébration de 204, retrouvés au même endroit que ceux des jeux augustéens, décrivent une cérémonie en tout point comparable, tout en apportant quelques précisions importantes, malgré leurs nombreuses lacunes. Les commentaires épigraphiques des Jeux séculaires d’Auguste et de Septime Sévère sont à l’heure actuelle, malgré leur état fragmentaire, une des sources les plus précises et les plus importantes pour l’étude des rites de la religion romaine. Seuls les actes des Arvales, formant une série chronologique plus complète, donnent davantage d’information. Le procès-verbal des Jeux de Domitien n’a pas été mis au jour. En revanche, une importante série d’émissions monétaires vient confirmer que les célébrations ont globalement suivi le même protocole.

2. Problématique La démarche de cette journée d’étude est volontairement expérimentale, et nous l’espérons, novatrice. Les études traitant jusqu’ici des Jeux séculaires se sont principalement centrées sur l’établissement et la restitution du texte des documents épigraphiques, dont les nombreuses lacunes posent des difficultés parfois insurmontables. Notre journée ne s’inscrit pas dans cette démarche d’établissement précis des faits. Nous cherchons plutôt à apporter, grâce à l’étude des Jeux séculaires, un nouvel éclairage sur les pratiques de légitimation du pouvoir, par l’analyse croisée des mécanismes rituels mis en oeuvre et de l’exploitation de ces mêmes rites dans la construction de la légitimité du Prince. Pour cela, nous voulons organiser la confrontation de méthodes de travail différentes et favoriser le dialogue entre les disciplines des sciences sociales en faisant travailler ensemble des spécialistes de diverses disciplines : historiens, mais également sociologues et linguistes. Cette étude croisée d’un même objet s’inscrit dans le cadre d’un atelier de recherche organisé à l’ENS depuis 2008/2009 et qui est conçu comme un projet interdisciplinaire. Cet atelier réunit ainsi des jeunes chercheurs de diverses disciplines autour de l’étude des pratiques de légitimation du pouvoir politique. Dans la continuité des activités qui y sont menées (présentations de thèses en cours, lecture et travail sur textes « classiques », interventions de chercheurs confirmés et discussion autour de leurs travaux), l’idée est de proposer régulièrement, lors de journées d’études ponctuelles, un objet commun précis à des spécialistes de différentes disciplines. La dimension d’ « atelier » de ce projet tient en effet à cette volonté commune de ne pas limiter le dialogue entre disciplines à la juxtaposition d’analyses sur objets différents, mais de tenter de faire travailler ensemble des chercheurs issus d’horizons différents à la construction d’un savoir dépassant les frontières disciplinaires académiques. Dans cette perspective, la séquence rituelle des Jeux séculaires de 17 avant notre ère s’est imposée comme un objet d’étude commun particulièrement intéressant. Ces cérémonies qui mobilisent, derrière l’empereur et son entourage immédiat, l’ensemble de la cité, forment en effet un élément majeur de la diffusion de l’idéologie impériale. Par ailleurs, elles posent également la question des manipulations du calendrier par le pouvoir. En effet, les Jeux séculaires ne sont pas une cérémonie créée par Auguste : celui-ci reprend en 17 une tradition établie de célébrations républicaines organisées tous les cent ans et dont deux nous sont connues par les sources, celles de 249 et 146 av.n.è.. Néanmoins, Auguste rompt, pour les Jeux de 17 av.n.è., avec ce comput traditionnel de siècles de cent ans et opte pour un nouveau comput séculaire de cent dix ans. Ce calcul, et le nouveau calendrier qui en résulte pour les Jeux, est fondé sur un oracle sibyllin (c’est-à-dire interprété par les quindecemvirs à partir des livres prophétiques dont les membres de ce collège sacerdotal sont les dépositaires et gardiens). Selon le comput traditionnel, les Jeux auraient dû en fait être organisés en 46 av.n.è. et non pas en 17. On voit ici apparaître l’enjeu politique et religieux du contrôle du calendrier. Les Jeux séculaires s’inscriraient ainsi dans la politique d’Auguste, qui se présente comme le nouveau Romulus, refondateur de Rome et d’un nouvel âge d’or. La fête clôture le siècle écoulé, assimilé à une génération humaine, et renouvelle la bienveillance des dieux pour la nouvelle génération. L’organisation des Jeux participe donc d’une entreprise de légitimation du nouveau régime, après le long temps de crise des guerres civiles. La séquence cérémonielle des Jeux séculaires de 17 offre ainsi plusieurs entrées intéressantes pour l’étude de la question des revendications de légitimité et des pratiques de légitimation du pouvoir : pourquoi Auguste a-t-il opté pour un nouveau comput séculaire ? Quels sont les rapports entre les différents cercles du pouvoir (Auguste et les quindecemvirs, le rôle d’Agrippa…) ? Pourquoi les quindecemvirs jouent-ils un rôle aussi important dans la conduite des cérémonies et l’établissement des comptes-rendus épigraphiques ? Comment ces Jeux ont-ils été perçus par les différentes couches de la population ? Comment le Prince a-t-il tiré parti de cette séquence rituelle dans le renforcement de sa légitimité ? Comment analyser le discours officiel de « mise en récit » de l’épisode par les commentaires monumentaux ? Autant de questions qui rendent nécessaire la mobilisation de méthodes et de concepts de différentes branches des sciences sociales.

3. Déroulement de la journée

L’organisation de la journée est pensée selon quatre axes principaux, faisant chacun intervenir une paire de chercheurs, l’un historien, et l’autre spécialiste d’une autre discipline des sciences sociales : • les Jeux séculaires et leurs sources : analyse de discours (A. Leblond) ; • les acteurs et les normes d’interprétation des Jeux séculaires (F. Van Haeperen ; C. Le Digol) ; • la construction de la liesse et de l’adhésion par les Jeux séculaires (A. Gailliot ; N. Mariot) ; • le rituel des Jeux séculaires et la légitimation du pouvoir (E. Rosso ; F. Héran).

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